ADN pulpaire et histoire
Aujourd’hui, l’ADN de la pulpe d’une dent, à l’abri de toute pathologie dentaire, constitue un moyen d’investigation remarquable en odontologie médico-légale, mais aussi en archéologie. Voici des exemples historiques où l’analyse de l’ADN pulpaire a donné de vrais résultats.
Origine
En Andorre, à Segudet, des restes humains issus d’une tombe préhistorique sont découverts dans la paroisse d’Ordino, à une altitude de 1324 m. Ce corps appartient à la période du néolithique ancien (période épicardial située entre 4300 et 4050 av. J.-C.). Ces restes, déposés au laboratoire de la Unitat d’Antropologia, Dept. Biologia Animal, Vegetal i Ecologia, Universitat Autònoma de Barcelona, sont identifiés sous le sigle S-2001. Le squelette appartiendrait à un individu adulte, de sexe féminin, dont l’âge au décès a été évalué entre 30 et 35 ans. Après étude de l’ADN mitochondrial d’une canine supérieure droite (13), il est déterminé que l’individu appartient à l’haplogroupe européen K, caractérisé par un âge compris entre 12 900 et 18 300 ans. Ainsi, cet haplogroupe est présent dans les populations néolithiques du Pays Basque et majoritairement rencontré dans les populations d’Andorre.
Identification médico-légale
Le 15 avril 1912, à 2h20, le Titanic coule après avoir heurté un iceberg. 1 496 passagers meurent sur les 2 208 passagers. Quelques corps sont repêchés. Parmi eux, un enfant inconnu est découvert le 21 avril et est inhumé au cimetière de Fairview Lawn de Halifax, Canada. À la fin de l’été 1998, sur l’injonction de familles qui souhaitent identifier des corps susceptibles d’avoir un lien de parenté avec eux, le corps de cet enfant est exhumé. C’est une famille suédoise qui démarche pour cet enfant, les Pålsson. Ils pensent que le petit peut être Gösta Leonard Pålsson, âgé de 2 ans et trois mois, et demi au moment de la catastrophe. À l’exhumation, 3 dents (55, 73, 84) seulement de l’enfant sont retrouvées. Après analyse et comparaison des ADN mitochondriaux de la famille et des restes, il est établi qu’il n’y a aucun lien de filiation.

Fig. 01 : titanic.
Après étude, il est reconnu que ces 3 dents sont des dents temporaires. Une analyse anatomique dentaire appropriée a démontré que ces dents sont celles d’un bébé dont l’âge se situe dans une fourchette de 9 à 15 mois, pas davantage. Au laboratoire des ADN anciens de l’université Brigham Young de l’Utah, dans le Colorado, de l’ADN mitochondrial est isolé à partir de cette dentine. Cet ADN mitochondrial provenant de nos mères, des généalogistes sont parvenus à retrouver des descendants des lignées maternelles de tous les enfants de moins de 3 ans décédés dans le naufrage et à en obtenir des échantillons d’ADN. Deux garçons correspondent au profil génétique prédéterminé : l’un a 19 mois et le second, 13 mois. Comparés à leurs ancêtres maternels, les résultats sont les mêmes pour les deux « suspects ». Mais, c’est le second qui correspond aux critères d’âge estimés (9 à 15 mois). Il s’appelle Eino Viljam Panula. Ses restes sont inhumés. Il avait 13 mois.
Copernic (1473-1543), célèbre astronome, a démontré que l’ensemble des planètes tourne comme le fait la Terre autour du Soleil, l’axe de la terre oscillant comme ferait une toupie. Il est enterré dans l’imposante cathédrale de Frombork, aux bords de la Vistule, mais personne ne savait exactement où. En 2005, les recherches archéologiques effectuées sur de nouvelles bases explorent cette fois, l’autel Sainte-Croix, un des seize autels adossés aux piliers de la cathédrale. Sous le pavement de marbre, les restes de 13 corps sont retrouvés, dont le crâne et les dents d’un homme septuagénaire. Une équipe de spécialistes venus de l’Institut médico-légal de Cracovie et de l’université suédoise d’Uppsala ont identifié les derniers restes comme étant ceux de Copernic.
L’enquête est menée selon les procédés les plus modernes de la police judiciaire. Les tests génétiques sont pratiqués sur le matériel dentaire, mais la preuve qu’il s’agit bien de l’ADN de Copernic fait défaut. Le matériel précieux, en l’occurrence un cheveu, est finalement trouvé en Suède, dans un livre daté de 1518, intitulé Calendarium Romanum Magnum de Johannes Stoeffler, un manuel que Copernic a utilisé pendant sa vie et qui a été emporté par les Suédois au cours des guerres polono-suédoises du XVIIe siècle. La comparaison de l’ADN dentaire et de celui du cheveu a abouti à l’identification certaine des restes du célèbre astronome. Le 22 mai 2010, le corps de Nicolas Copernic est enfin enterré solennellement à la cathédrale de Frombork.
Empoisonnement
Diane de Poitiers (v. 1499/1500-1566) est la maîtresse de Henri II, fils de François Ier et roi de France. La duchesse d’Etampes (v. 1508-ap. 1575), maîtresse en titre de François Ier, devenue rivale de Diane de Poitiers, affuble sa rivale du sobriquet « vieille édentée », en rapport avec ses fausses dents.

Fig. 02 : Diane de Poitiers.
Elle charge un poète satirique, Jean Voûté, de railler Diane, alors âgée de 38 ans. Auteur d’une publication calomnieuse, dans ses hendécasyllabes, imprimée à Paris en 1537, il lui reproche ses dents artificielles. Ambroise Paré décrit d’ailleurs l’appareil prothétique de Diane de Poitiers dans son livre Dix livres de chirurgie, avec le Magasin des instruments nécessaires à celle paru chez Jean Le Royer, en 1564, à Paris. En 2008, au pied de l’église d’Anet, les restes de Diane de Poitiers sont exhumés. Une mandibule édentée, un hémi-maxillaire gauche et une dent sont recueillis. Les ossements sont superposés avec le portrait peint par Clouet en 1562, du Musée de Chantilly. Le résultat est conforme aux traits du visage. La dent fait l’objet de prélèvements ADN qui révèle un taux d’or plus important que la norme. L’or potable sous forme de solution buvable aurait été utilisé comme élixir de longue vie et de beauté par Diane. Cet or l’aurait intoxiqué et tué.
Bactériémie suite à une épidémie
En décembre 1812, la Grande Armée fait retraite sur Vilnius. En automne 2001, une fosse commune contenant des ossements de soldats français par centaine y est exhumée. Les recherches sont confiées au CNRS, qui commence par les fouilles du site, l’étude anthropologique et l’analyse des uniformes. Les prélèvements de terre, de tissus et de dents sont remis à l’Unité des Rickettsies et pathogènes émergents du CNRS. Les scientifiques sont parvenus à séparer les poux des prélèvements par une technique de leur invention. Cinq catégories de poux sont repérées. Dans trois, la bactérie Bartonella quintana, vecteur de la maladie du typhus, est isolée. A suivi l’étude des dents de 35 soldats à partir de la pulpe dentaire. Cette pulpe présente sous forme de poudre, après étude ADN, permet de déterminer l’existence de bactéries ayant contaminé leur hôte : Bartonella quintana dans 7 corps et Rickettsia prowazekii dans 3 autres. Après examens, 30% des soldats enterrés à Vilnius souffraient des maladies causées par les poux et en seraient morts. Ces insectes, vecteurs de la maladie du typhus, ont donc joué un rôle prépondérant dans la retraite de Russie. Cette pathologie est la première cause de mortalité durant cette campagne. Elle est responsable de 80 % des morts par maladies. 300 000 hommes meurent dans la campagne de Russie : 5 suite à une maladie pour 1 au cours des combats.

Fig. 03 : un pou.
La fouille du cimetière protestant de Saint-Maurice du XVIIe siècle en 2005, menée par l’INRAP et par le laboratoire départemental d’archéologie du Val-de-Marne a mis en évidence plus de 165 inhumations et les vestiges du 1er temple. Les analyses paléopathologiques montrent les symptômes d’un rachitisme vitamino-résistant sur une grande partie de la population inhumée ainsi que la présence de la peste chez 3 individus.
L’identification du bacille pesteux est faite sur 2 individus de sexe masculin et féminin provenant de la nécropole, le 3ème est reconnu sur une inhumation momifiée, retrouvé en 1986 dans un sarcophage en plomb. Il s’agit d’un noble anglais, Thomas Craven, protestant et membre de l’église réformée parisienne, mort en 1636 à l’âge de 18 ans. Les analyses biomoléculaires sont réalisées par le laboratoire des Rickettsies de la faculté de médecine de Marseille. Les prélèvements dentaires concernent 7 sépultures, incluant la momie de Thomas Craven et 6 sépultures prises au hasard. 2 gènes dont la séquence est spécifique de la bactérie responsable de la peste, Yersinia pestis, sont amplifiés par la technique PCR en présence de témoins négatifs. Au total, 3 individus ont un diagnostic de certitude de peste, et un autre, un diagnostic probable. La momie de Thomas Craven est ainsi le 1er individu pestiféré identifié.
Filiation
Fils du prince héritier Frédéric III et de son épouse Victoria, princesse royale du Royaume-Uni, Guillaume II (1859-1941) devient empereur en 1888. Sa politique étrangère agressive le met en confrontation directe avec le Royaume-Uni. Il ne provoque pas la Première Guerre mondiale, mais ne fait rien pour l’empêcher. Commandant en chef des armées, il se discrédite. Son abdication est prononcée le 9 novembre 1918. Il s’exile au Pays-Bas. Il meurt à Doorn, dans sa propriété, et y est enterré. Le château de Doorn est ouvert aux visites. Lorsque le guide arrive à la chambre de l’Empereur, il prend un petit écrin contenant une dent. Il explique que c’est grâce à celle-ci que l’existence d’une fille illégitime de Guillaume II a été écartée. Une artiste peintre arguait de sa soi-disant ascendance impériale. En 1996, un prélèvement ADN est effectué sur les restes de cette dame. Il est comparé à celui de Guillaume, obtenu à partir de cette dent. Il n’y aucun lien de filiation.

Fig. 04 : Guillaume II.
Chronobiologie
En août 2008, Richard Green de l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig réussit le 1er séquençage de l’ADN mitochondrial d’un Homo neanderthalensis, vieux de 38 000 ans. Les résultats confirment que cet ancêtre commun des Hommes de Néandertal et des Homo sapiens aurait vécu, il y a 660 000 ans (à 140 000 ans près). Svante Pääbo, de l’institut Max Planck, commence en 1997, son œuvre de déchiffrage avec la 1ère analyse de l’ADN mitochondrial de Néandertalien. L’équipe internationale de chercheurs dirigée par Svante Pääbo déchiffre une séquence d’environ un million de nucléotides de l’homme de Neandertal, grâce une technique appelée le pyrosequencing, qui permet d’analyser les séquences d’ADN sans les amplifier.

Fig. 05 : Svante Pääbo.
L’équipe d’Edward Rubin, qui travaille avec le même matériel en partenariat avec Pääbo, utilise une autre méthode et identifie 65 000 paires de bases. Les 2 analyses parviennent à des conclusions très proches relatives à la chronologie. Pour l’équipe de Pääbo, les Homo sapiens et les Homo neanderthalensis divergent, il y a environ 500 000 ans, tandis que l’équipe de Rubin conclut que les 2 espèces auraient partagé un ancêtre commun, il y a environ 700 000 ans et qu’elles se seraient par la suite séparées, il y a environ 370 000 ans. La différence entre les 2 génomes serait inférieure à 0,5%. Rubin et ses collègues n’ont pas trouvé de traces d’un croisement entre l’homme moderne et l’homme de Néandertal. Les résultats, publiés par l’équipe de Pääbo en 2010, portant sur l’analyse de 4 milliards de paires de bases d’ADN nucléaire issus d’ossements fossiles de 3 Néandertaliens, montrent que ceux-ci partagent plus de caractéristiques génétiques avec les Homo sapiens modernes eurasiatiques qu’avec ceux d’Afrique sub-saharienne. Ces chercheurs envisagent l’hypothèse selon laquelle les Néandertaliens auraient contribué au génome des populations d’humains modernes non africaines.
L’étude de l’ADN dans une enquête historique ou archéologique est devenu un procédé incontournable. À l’exception de l’estimation de l’âge où les résultats ne semblent pas probants, ses champs d’investigations sont quasi illimités, pourvu que l’ADN soit exploitable au vu des vestiges anciens retrouvés. Cela demeure un recours très onéreux.

