Deux colosses aux dents d’argile
Winston Churchill (1874-1965)

Winston Churchill, premier ministre du Royaume-Uni de 1940 à 1945, fait Compagnon de la Libération par le Général de Gaulle en 1958, connu pour ses bons mots. Alors que la guerre bat son plein, un jour, Charles de Gaulle convie Churchill à petit-déjeuner : « Disons 7 heures, monsieur le Premier ministre. » N’aimant pas se lever aux aurores, Churchill se serait exclamé : « Pourquoi pas 6 heures, mon général ? Nous pourrions prendre notre douche ensemble ! » Ou encore, toujours à Londres, lors d’une rencontre avec le militaire français qui se serait exclamé en le voyant apprêté comme un dandy : « Mais, c’est le carnaval de Londres ! », il aurait rétorqué : « Mon cher, tout le monde ne peut pas s’habiller en soldat inconnu ! » Mais, il a aussi été un fervent défenseur du sol anglais contre les nazis. Il a représenté une certaine idée de la liberté et de la démocratie en Europe, tout au long du conflit.
Pourtant, il était aussi connu pour avoir de véritables difficultés d’élocutions. Causé par un problème dentaire qu’il avait depuis l’enfance, il était fréquent qu’il zézaie, ce qui lui rendait difficile l’exercice du discours. Malgré tout, les Britanniques ont eu le loisir d’écouter tous les jours qu’a duré la Seconde Guerre mondiale, sa voix martiale à la radio, dans des monologues invectivant ses concitoyens à poursuivre la lutte contre l’oppresseur allemand.
Après avoir essayé de s’en départir sans succès de nombreuses années, Churchill a demandé à son dentiste que ses prothèses dentaires soient un plus lâches que de coutume pour préserver ce défaut dans l’art de la diatribe. Il souhaitait en effet que ces concitoyens l’identifient sans aucune hésitation lorsqu’il s’exprimait, rendant essentielles chacune de ses allocutions. Elles ont ainsi été confectionnées spécialement pour lui dans le respect de ses directives. Il avait donc, toujours avec lui, deux prothèses amovibles de rechange.
Conçues en alliage précieux, elles remplaçaient ses quatre incisives supérieures (12, 11, 21, 22) et ses deux prémolaires supérieures gauches (24, 25). Par ailleurs, elles ne présentaient pas de crochet sur la canine supérieure gauche (23) ou sur la molaire supérieure gauche (26).
Les prothèses ont été réalisées par son dentiste Sir Wilfred Fish qui travaille alors à Sevenoaks. Wallace Stewart Ross s’associe avec lui en 1932. Il officie également à Sevenoaks et à Cavendish Square. Lorsque Fish part à la retraite en 1961, c’est lui qui prendra en charge la bouche de Churchill.
Son prothésiste dentaire, Derek Cudlipp, aurait, sur ordre du premier ministre anglais, été exempté de combat. Lorsque ce dernier a demandé sa mutation pour rejoindre un régiment, Churchill lui aurait arraché des mains personnellement, considérant que la présence du prothésiste était bien plus importante à Londres, pour l’effort de guerre, à réparer ses prothèses.
Dans une interview récente à la BBC, le fils du prothésiste se souvient que Churchill avait l’habitude d’éjecter de sa bouche, son appareil, lorsqu’il recevait de mauvaises nouvelles du front. « Mon père racontait des tas d’anecdotes sur la façon dont Churchill mettait son pouce derrière ses dents pour les éjecter. Il disait qu’il pouvait savoir où en était l’effort de guerre à la distance qu’elles parcouraient dans la pièce. »
Le 19 janvier 2011, à Londres, lors d’une vente aux enchères, une prothèse amovible de Churchill, appartenant à la famille Cudlipp, a été vendue 19 000 euros.

Une autre prothèse est exposée au Hunterian Museum au Royal College of Surgeons de Londres. Offerte par la même famille, cette pièce constitue un des éléments les plus regardés du musée. Son conservateur affirme : « Voici les dents qui ont sauvé le monde. Sans elles, « Fight them on the beaches » n’aurait pas eu la même intonation. Elles ont été vitales pour l’effort de guerre. »

Sir Wilfred Fish (1894-1974) est diplômé de l’Université de Manchester en 1914. Après la guerre, il rejoint le Royal Dental Hospital de Londres où il est primé pour ses travaux sur l’anatomie et la physiologie des désordres pathologiques de la cavité buccale. Il devient président de la section odontologiques de la Royal Society of Medicine et membre d’honneur de la société. Élu au Bureau dentaire d’Angleterre en 1939, il en devient le président en 1944. En 1947, il est fait commandeur du British Empire et anobli en 1954. Il est le doyen de la Faculté dentaire du Royal College of Surgeons d’Angleterre de 1956 à 1959. En 1956, il préside le Conseil national de l’Ordre des Chirurgiens-dentistes d’Angleterre. En 1964, il est élu membre d’honneur de la Faculté dentaire du Royal College of Surgeons d’Irlande.
Charles de Gaulle (1890-1970)

Nul n’ignore l’homme politique. Mais que sait-on de ses dents ? Il a été sensibilisé très tôt sur la question de la chirurgie dentaire, car familier de problèmes récurrents. Comme beaucoup de soldats ayant fait la Première Guerre mondiale, de plus prisonnier de guerre, de Gaulle n’a pas une dentition en très bon état. Rappelons que l’alimentation du Poilu était principalement à base de vin et de viande, ce qui a contribué beaucoup à l’essor des maladies parodontales chez les soldats français. L’hygiène bucco-dentaire est par ailleurs absente.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, en permanence sur le front du conflit, il souffre de nombreux abcès dentaires qu’il fait percer en urgence, n’ayant pas le temps de se soigner véritablement. Sur le territoire français, dès que cela a été possible, selon son fils, « en maugréant », il se fait emmener à Chaumont pour qu’un dentiste le reçoive.
À la Libération, son fils aîné lui trouve un dentiste sur Paris, boulevard Malesherbes, le Dr Poisson. Ce dernier s’arrange pour que sa salle d’attente soit toujours vide quand il vient. Ce souci de discrétion est fort apprécié du Général qui continuera à aller chez lui en soins. Militaire dans l’âme, avant de consulter tout praticien, de Gaulle veut connaître ses états de service pour savoir chez qui il se rend et s’il peut lui faire confiance. Le 2 décembre 1947, une dent lui fait mal : la 47. Cariée, un traitement endodontique a été fait dessus, puis une couronne. Le Général soigne son mal avec de l’aspirine qu’il consomme en abondance dès qu’il est fatigué. Plusieurs épisodes douloureux se succèdent sur cette dent qui cèdent à chaque fois avec une prise d’aspirine.
Le 10 août 1967, au cours d’une allocution radiotélévisée, le Général ressent les prémisses d’un nouvel épisode infectieux. La 47 bouge beaucoup. Le dimanche 13 août à 16h30, l’abcès est lancé. De Gaulle souffre énormément et se résout à faire extraire sa dent. Ce sont les vacances. Aucun dentiste n’est ouvert dans la capitale, y compris le Pr Cernéa, grand patron de la stomatologie parisienne. Sur la recommandation du chauffeur Paul Fontenil, le colonel Albert Lurin, aide de camp du Général, prend contact avec Michel Aubriot, dentiste à Chaumont, 7, avenue du Général Leclerc. Appelé en plein ball-trap, Aubriot revient toute affaire cessante. On ne dit pas « Non ! » au Général. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain lundi 10h00. C’est le jour de congé du dentiste. Et le dentiste stresse la fin du dimanche. Et le Général passe une soirée difficile. Le lendemain, à son réveil, le Général souffre moins, la cellulite a gagné les tissus celluleux voisins. À 10h00 pétante, la DS officielle se range devant le cabinet. Lurin reste dans la salle d’attente où les volets demeurent fermés par souci de discrétion. Le Général monte à l’étage dans le cabinet dentaire. Interrogatoire préalable du Général sur les états de service militaire du dentiste. Satisfait de la réponse, le dentiste peut officier.

Extraction de la 47 sous anesthésie, curetage du kyste. Le Général sort du cabinet à 10h30. Tout s’est bien passé. Malgré la prise d’aspirine abondante, il n’y a pas de saignement anormal après l’intervention.
Michel Aubriot se rappelle : « Pour les gens de mon âge (…) qui avions connu la tyrannique occupation des Allemands, le Général était un monument. Alors le voir sur mon fauteuil… C’était un géant qui se présentait à moi. Je l’ai reçu timidement, je ne savais pas exactement quoi lui dire… ».
Michel Aubriot devient, par la suite, le dentiste traitant du Général et de sa femme. Il lui est aussi arrivé de soigner les petits-enfants lors des vacances scolaires. Avec le temps, toujours soucieux du respect du secret médical, Aubriot est devenu un confident et un ami du Général. Il sera invité à dîner à la Boisserie, mais aussi par Yvonne à s’incliner sur le cercueil du Général à sa mort le 10 novembre 1970. Il sera aussi le témoin devant le notaire d’Yvonne lors de la signature des documents de la succession du Général, le 21 janvier 1971.
Michel Aubriot (1934-2020) a fait ses études secondaires au lycée de Chaumont, puis il part à Paris faire ses études pour devenir dentiste. Il est diplômé en 1957. Il fait son service militaire en Kabylie (Algérie) de 1958 à 1959, au 2ème RIC devenu régiment d’infanterie de Marine. À son retour, il ouvre son cabinet dentaire à Chaumont. Il sera aussi praticien hospitalier au Centre hospitalier de Chaumont jusqu’en 2000.
Le Dr Michel Aubriot est décédé en juillet 2020.
Franklin Delano Roosevelt (1882-1945)

Franklin Roosevelt est le 32ème président des États-Unis d’Amérique. Il officie à ce poste de 1933 à 1945. Il est le seul président américain à avoir été élu à quatre reprises. Il ne fait toutefois qu’entamer son quatrième mandat, la maladie ayant malheureusement raison de lui quelques mois après le début de ce dernier.
Dans l’enfance, il est un garçon nerveux qui se sent seul au pensionnat. Il écrit souvent à sa mère aimante, se plaignant de problèmes buccaux, comme des abcès de gencives. Il a suivi un long traitement orthodontique multibagues.

L’amiral Ralph Malone, son dentiste, a toujours refusé d’en parler. Roosevelt était connu pour avoir un beau sourire. Il avait une prothèse amovible partielle de deux dents pour remplacer ses deux incisives centrales. Elle tombait souvent, mais il les remettait pour parler en public. Il ne la portait pas toujours et son fils se souvient l’avoir vu souvent la chercher.
L’amiral Ralph W. Malone est le chef de la division dentaire de la Marine à partir de mars 1955 et quitte ses fonctions le 1er novembre 1958. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sert sur l’USS New Jersey et participe à la campagne de Kwajalein (31 janvier-3 février 1944) et des îles Truk (Opération Hailstone 17-18 février 1944). Alors, qu’il donne des cours à la Naval Dental School, il est recruté pour devenir le dentiste personnel de Roosevelt.
Harry S. Truman (1884-1972)

Harry Truman est le 33ème président des Etats-Unis d’Amérique. Il prend la suite de Roosevelt à sa mort et reste à ce poste jusqu’en 1953. Il prend grand soin de sa bouche et est un adepte des contrôles dentaires réguliers. Son dentiste Bruce D. Forsyth (1907-1991) s’occupe de lui à partir de son investiture et le suit jusqu’à la fin de son mandat. Il réalise chez le président un certain nombre d’amalgames, des couronnes et bridges. Forsyth soigne aussi toute la famille.
Diplômé en 1930 de la Faculté dentaire du Michigan et en santé publique de l’Université d’Harvard, il exerce en libéral dès 1930 à Detroit. A partir de 1931, il est interne en dentisterie et travaille dès 1934 pour l’US Public Health Service. À partir de 1945, basé à Washington D.C., en même temps qu’il devient le dentiste officiel de la Maison Blanche, il reçoit la charge d’assistant chirurgien général et chef de la division dentaire pour l’US Public Health Service. C’est le dentiste qui se rend à la Maison Blanche sur convocation.
Et c’est Truman, sous l’influence de Forsyth, qui réforme la chirurgie dentaire américaine en essayant de la rendre accessible au plus grand nombre, en particulier les enfants. Il s’attarde spécifiquement sur la fluoration et la prévention bucco-dentaire chez les enfants, mais il s’attache aussi à développer la recherche dentaire.
Un cabinet dentaire sera mis en place au sein même de la Maison Blanche sous l’administration Hoover.
Japon 1945
Hideki Tojo (1884-1948) a été le premier ministre du Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Pendant son procès pour crimes de guerre contre l’Humanité, il connaît des problèmes dentaires sérieux : caries et parodontite. Cela l’empêche de parler, donc de se défendre à son procès. George Foster, dentiste de l’armée américaine en présence à Sugamo est envoyé pour l’examiner. Après des extractions, avec son prothésiste Jack Mallory, ils lui font une prothèse amovible partielle. Ce que Tojo ignore, c’est que Mallory grave une inscription dessus en morse et en anglais : « Remember Pearl Harbour ! (Souviens-toi de Pearl Harbour !) » Ainsi, ces mots l’ont accompagné pendant qu’il déposait à son procès. Le secret ayant transpiré, le dentiste est contraint, par sa hiérarchie militaire, d’effacer son inscription en prétextant qu’il doit nettoyer la prothèse du ministre. Tojo ne l’a jamais su. Ce dernier a été pendu le 23 décembre 1948. Au préalable, il avait enlevé son appareil avant de monter sur l’échafaud.
En 1945, un théâtre d’Hollywood crée une tête géante en plâtre de l’empereur Hirohito (1901-1989) avec des dents fixées sur des charnières qui pouvaient être battues par des spectateurs de passage.
Joseph Staline (1878-1953)

Agonisant, Staline est retrouvé le matin de sa mort dans un état pitoyable. Ses prothèses dentaires presque brisées sont retrouvées par terre. Ses mains tremblantes les ont lâchées. Son dentiste Alexeï Doinikov atteste que le dictateur n’a plus que trois dents à sa mort en 1953.
C’est à partir de 1921 qu’il connaît de sévères problèmes dentaires qui ont nécessité de nombreuses interventions.
Le dictateur soviétique Josef Staline et ses sbires ont de mauvaises dents et préfèrent les dentiers en platine, selon son dentiste qui a traité des générations de dirigeants communistes.
Lavrentiy Beria (1899-1953), le chef redouté de la police secrète soviétique pendant le règne de Staline, a des dents mobiles et en très mauvais état selon Doinikov. Aucun dentiste n’accepte de travailler sur lui seul, craignant des représailles mortelles.

Nikita Khrouchtchev (1894-1971) se souciait de ses dents et se faisait suivre avec beaucoup d’attention.
Il convient de plus de dire un mot sur le général d’armée Constantin Rokossovski (1896-1968), fait héros et maréchal de l’Union soviétique. Il aurait été dentiste dans sa prime jeunesse avant d’entrer dans l’Armée rouge et de devenir le militaire qui a brillé à la bataille de Koursk (1943). Lors des purges staliniennes, emprisonné et torturé en 1937, il perd 9 dents pendant sa détention.
Références bibliographiques
Bourgeois C., « Des lésions dentaires et buccales dans les formations de l’avant ; leur évolution au cours de la campagne. Amélioration et transformation possible du matériel en usage », in Congrès Dentaire Interallié 1914-1917, G. Villain (éd.), tome II, Paris, 1917, 1179-1184.
Deschaux Serge, Comment allez-vous, mon Général ? L’Harmattan (éd.), Coll. Acteurs de la Science, Paris, 2020.
Ireland Robert, A Dictionary of Dentistry, Oxford University Press, 2010.
Riaud Xavier, « Winston Churchill et ses dentiers », in 2nde Guerre Mondiale, juin-juillet 2011, n° 40, p. 36.
www.bonhams.com, « Sir Winston Churchill (1874-1965) : a skelettal partial upper denture », 2011.
Anderson Jon, « Smile, Mr President », in Chicago Tribune, 06/12/1992.
Archives du musée de l’histoire de l’université d’État de médecine et de stomatologie de Moscou, Moscou, 2009.
Armed Forces Medical Publication Agency, United States Armed Forces Medical Journal, United States Government Printing Office, Washington D. C., vol. IX, n°7, 1958.
Associated Press, « Stalin’s bark was bad – Bite was worse », in www.deseret.com, 09/06/1995.
Countis Sierre, « The message on Tojo’s teeth », in www.newsreview.com, 2002, pp. 1-4.
Retief F. & Wessels A., « Was Stalin mad ? », in South African Med. J., 2008 ; 98(7).
United States Navy dental Corps, Washington D. C., 2021.
www.dentalplans.com, « A brief history of presidential smiles », 1999-2021.
www.trumanlibrary.gov, « Forsyth, Bruce D. Papers », 2021.

